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2020 - La Bonne Aventure - Inde

Chinaa, photo Jalil Nordman

Journal de création des Grandes Personnes à Pondichéry, mars 2020

Pourquoi et comment ce spectacle est pour l’instant invisible

Pondichéry

Débarquée dans la nuit du 3 mars, l’équipe des Grandes Personnes se réunit le lendemain au consulat, avec Leila Kernoua de l’Alliance française, des représentants de l’Institut français, et François Grosjean, directeur du festival des Francophonies de Pondichéry, dont le programme est aussi généreux qu’ambitieux. Nous nous installons aux entrepôts Saïd, dans une bâtisse tout en longueur dotée d’une cour immense, construite pour stocker des arachides destinées au port voisin.

Premiers pas en Inde

Les premières missions : achat d’argile, recherche de matériel, dont un poste à souder, montage des trois marionnettes venues de France qui recevront une nouvelle identité et un nouveau costume, recrutement local pour l’atelier. Jeudi 5 mars, l’écriture rassemble l’équipe française et les participants indiens, qui sont aussi une douzaine, étudiants en art dramatique de l’université de Pondichéry, stagiaires de Kumaran Valavan, directeur du théâtre Indianostrum. On parle anglais, français et tamoul, on cherche à créer des interactions entre les personnages qu’on invente, à trouver une histoire qui puisse se raconter en avançant.

Scénario

Le résultat est franco-tamoul, baroque et plaisant :
Une petite fille de bonne famille, un peu tigresse, Meenu aime jouer au cricket avec un gamin des rues, clownesque et malin, Chinaa, et ils dérangent parfois l’agent de police local, Velu. Leur balle vient démolir l’étalage que dispose avec soin Maya, devineresse et astrologue. Avec l’aide d’une perruche qui tire les cartes, elle lit l’avenir d’un beau jeune homme nommé Karna : rencontre avec une inconnue, histoire d’amour passionnée, mais attention, une menace pèse sur leur bonheur. Maya et Karna tentent de se rapprocher l’un des l’autre, mais des obstacles ne cessent de les séparer. Le plus menaçant est l’intervention d’un séduisant fantôme, Kanchana, ancienne fiancée de Karna, qui ne veut pas renoncer à lui. Seule, l’intervention de la petite Meenu transformée en tigresse permettra de la mettre en déroute. Tout se finit par une chorégraphie collective élaborée.

Matériaux

Trois nouvelles marionnettes géantes, Meenu, Karna et Kanchana, plusieurs costumes, plusieurs masques sont immédiatement mis en chantier. Le professeur d’arts du collège Calvé, M. Soundira Radj et ses élèves, dont deux au moins parlent couramment français, rejoignent le projet.
On n’a pas assez d’yeux pour profiter de la rue, de bras pour embrasser la réalité polymorphe du pays, pour apprécier à quel point la sculpture y est un art vivant, toujours en mouvement. On court les ferrailleurs à la recherche des tubes d’acier à section carrée pour les croix qui porteront les sculptures de tête, puis les marionnettes une fois montées. On déniche des fournisseurs de bouteilles de plastique vide, de sacs de ciment usagés parfaits pour le papier mâché. Le quartier du marché Goubert est un paradis pour costumière, la richesse et la variété des étoffes, des coloris, des galons et décorations possibles donnent le vertige.

Dans le quartier des pêcheurs, filmé par Jalil Nordman

Constructions

À l’atelier, il y a des séances d’initiation quotidienne à la manipulation des géants et des recherches chorégraphiques.
Vendredi 6 mars, alors qu’on apporte les dernières retouches à la trame narrative, on intitule le spectacle La Bonne Fortune ou A Twist of Fate, la course aux matériaux continue. Arrivent les machines à coudre. Les négociations sur le chalumeau se concluent ; il permettra de souder la fine sculpture arachnéenne en corde à piano qui constitue, sous le costume, le corps et les formes de la marionnette. Le bois de wengé facilitera les assemblages, les tubes Iro structureront les membres. Les visites à l’atelier sont nombreuses, les aides bénévoles aussi, résidents français, Indiens de passage, habitants d’Auroville. Michel Paulin, retraité français de passage à Pondichéry, suit le projet, le photographie et distribue généreusement ses images.Samedi 7 mars, la mise en service du chalumeau s’avère compliquée, le manomètre fuit ; les joints aussi. Le mélange de carbure de calcium et d’eau produit de l’acétylène extrêmement inflammable voire explosif.

Tête de tigre et premières sorties

Dimanche 8, la première tête géante émerge de l’argile, c’est Meenu, la fillette à tête de tigre. Le soir du lundi 9 mars, le sculpteur V. K. Munusamy vient nous aider, sa rapidité et sa sûreté impressionnent tout le monde. Les étudiants en art dramatique de l’université de Pondichéry se mettent avec humour au dessin, à la sculpture, au papier mâché ou même à la soudure. Le mardi 10 mars, le modelage de Karna est achevé, et l’une de nos metteurs en scène met en marche des sorties quotidiennes de Petit Bandit, rhabillé d’un beau gilet et rebaptisé Chinaa, à bord d’un rickshaw à plateau. L’une d’entre elles est accompagnée par une fanfare indienne. Ces expéditions joyeuses ramèrent à l’atelier un bref tourbillon de journalistes de la télévision et de la presse tamoule. Malheureusement, ces sorties ne dureront que trois jours. Un vieil homme sans emploi, Chandran, et un sans-abri, Rajesh, rejoignent l’atelier et se montrent très assidus.

La crise

Mais dès le 11 mars, les visas vers l’Inde sont suspendus, et bientôt on sonne l’alarme sur le Covid-19. On parle de fermer bars et restaurants, mais la vie semble continuer sans grand changement. Toutefois, les voyageurs sont astreints à une quarantaine, ou plutôt une quatorzaine de surveillance, depuis leur date d’arrivée, les participants indiens, avertis, continuent cependant à venir.
L’annulation de tous les rassemblements dans la rue tombe, dont les spectacles du festival de la francophonie du 20 au 30 mars La déception est vive. Pourtant, Elam, Manish, Kandan, Marthandam, Arunagiri, Bala, le jeune David Raj Paul et ses camarades du collège Calvé fréquentent toujours l’atelier ; les marionnettes continuent à avancer, les mains en bouteille recyclées à se former. La marionnette Baya, rebaptisée Maya à l’indienne, est rhabillée de pied en cap avec des étoffes locales.
La tête de la femme fantôme, Kanchana, est sculptée. Bientôt les visas accordés aux Français sont tout simplement annulés. Il faut rentrer. De temps en temps, des gens reculent d’un pas, se cachent la bouche ou retiennent leur respiration quand ils croisent des Européens, mais la ville reste bienveillante dans l’ensemble.

Clôture

Lundi 16 mars, de mauvaises nouvelles arrivent d’Italie, de France ; elles sont parfois contradictoires, angoissantes et difficiles à vérifier. Le 17, l’Inde recommande la social distanciation, et annonce la fermeture de l’espace aérien aux vols étrangers. Le travail continue, si l’insouciance du début n’est plus là, on ne réussit guère à garder nos distances, tant l’ambiance est chaleureuse.
On doit pourtant décider la fermeture de l’atelier mercredi 18. On remet des certificats de stage dont les participants indiens avaient organisé l’impression sur du beau papier, consternés par nos photocopies approximatives. Le moment est émouvant. François Grosjean se voit remettre un diplôme d’honneur pour sa persévérance. On se promet de revenir en Inde en décembre ou janvier pour enfin monter le spectacle à l’occasion de Bonjour India.
Jeudi 19 mars, on travaille au rapatriement des artistes et à l’emballage de nos trésors sculptés. L’équipe décide de rentrer de concert, avec les marionnettes, mais prépare aussi, au cas où, son confinement en Inde, en improvisant des cuisines et des infirmeries de campagne.
Le vendredi 20 mars la recherche de vols de retour se poursuit ; les avions semblent disparaître du ciel au fur et à mesure qu’on achète des billets. Il faut se résoudre à voyager en trois groupes, et à expédier les marionnettes par fret maritime. Finalement, tout le monde a pu rentrer. Dès lors, une seule question, quand et comment montrerons-nous notre spectacle franco-indien resté invisible, La Bonne Fortune ?

Participants

Elam Barithi
Manish Kumar
Kandanathan Kandanathan
Marthandam Padhmini
Bremnath Prem
Arunagiri Perumal
Balasubramanian Gunassegarane
Vignesh Vaithyanthan
Sivanandham
Rohit Ajurwal
Smiriti Chopra
Natarajan
Mrilnalini
Murugasa Bharathi
Samuvel Raj
Steeven Madouron
Abdul Shagad
Shermen V.
Ezhilan
David Raj Paul
Soudinra Radj
Hamd Roubane
Chandran
Rajesh
V. K. Munusany
Amrita Pai
Lydie Asselin
Caroline Brillon
Christophe Evette
Frank Oettgen
Isabelle Flosi
Pauline de Coulhac
Élise Tauveron de Coulhac
Sigolène de Chassy
Yabako Konate
Claude-Maurice Baille
Chloé Bucas
Solenne Capmas
Jean-Baptiste Evette
Matis Bensoussan
Stefano Emili

Remerciements

Jean Philippe Selvaraj
Michel Paulin
Jalil Nordman
Govindan Venkatasubramanian
Kumaran Valavan et le théâtre Indianostrum
La fanfare Andreshia (Irudaya Raja, Mr Sathya, Mr Sathi, Mr Kumar, Mr Manchet, Mr Parthiban)

Partenaires

François Grosjean et l’équipe du festival de la francophonie à Pondichéry, en partenariat avec les francophonies en Limousin
Leila Kernoua et toute l’équipe de l’Alliance française de Pondichéry
L’institut français de Pondichéry
Le consulat de France à Pondichéry et tout son personnel
La Ville de Paris

Le spectacle invisible et ses artistes